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Les perches du téléski des Trifides au-dessus du glacier de la Girose à 3200 m d’altitude le 20 février 2020 à La Grave-La Meije. (photo © Matthieu Alexandre / inTERREviews)
 

Damned ! Une dameuse à 3600m !

Pour atteindre le sommet du plus haut domaine skiable de France, la station de La Grave - La Meije tracte ses skieurs derrière une dameuse, le téléski est aujourd'hui inutilisable du fait de la fonte du glacier de la Girose. 


La Grave - La Meije (Hautes Alpes), France
2 mars 2020

par Matthieu Alexandre et Marjolaine Edouard / inTERREviews.fr

Le pic de la Meije (3983 m) s’impose de plus en plus à mesure que la cabine du téléphérique nous hisse vers le glacier de la Girose. Celui-ci (face sud, côté La Grave) forme, avec le glacier du Mont de Lans (face nord, côté Les Deux Alpes), la plus grande calotte glaciaire de France (6 km d’est en ouest).
Après un palier à 2416m pour changer de télécabine et 40 minutes d’ascension vertigineuse, nous accédons au domaine privilégié des free-riders, avec pour point culminant, le Dôme de la Lauze, perché à 3568 mètres.

Depuis la gare du col des Ruillans à 3211 mètres, le panorama à 180 degrés sur les massifs de l’Oisans et des Écrins est éblouissant. Face à nous, à l’horizon, la face sud du Mont Blanc. Si ce dernier est le sommet le plus haut de l’hexagone, la Meije fut le dernier parmi les grands sommets des Alpes françaises à avoir été vaincu après de multiples tentatives. Le 16 août 1877, la seconde fois fut la bonne pour Pierre Gaspard de St. Christophe-en-Oisans et Emmanuel Boileau de Castelnau. Ils atteignent l’arête finale après la montée par la face sud, et ouvrent ainsi la voie normale.

Le versant sud-ouest du glacier est exploité été comme hiver par la station des Deux Alpes, même si pour la première fois depuis son ouverture en 1946, il a dû être fermé le 7 août 2019, faute d’enneigement suffisant…
Sur le versant nord-est, seules des excursions en cordée sur le glacier sont proposées l’été par la station de La Grave-La Meije. En hiver, deux téléskis, arrimés depuis 1989 à la roche de part et d’autre du glacier, permettent d’accéder au Dôme de la Lauze. Le glacier se déplaçant d’environ 48 mètres par an, l’installation de toute structure plantée à même le glacier est impossible.

 

Cette énorme machine consomme en moyenne
16 litres de gasoil à l’heure ! 


Cependant, le premier téléski « les Trifides » n’est plus en service depuis une panne survenue en 2008 ; il serait de toute façon inutilisable : le glacier a perdu 25 mètres d’épaisseur en 30 ans, et continue de perdre en moyenne 1 mètre par an. « Chaque année nous devons ajouter des barreaux aux échelles qui nous permettent d’accéder aux installations, et tous les deux à trois ans, nous fixons une nouvelle échelle. C’est un peu empirique mais ça donne une idée de l’affaissement du glacier » explique David Le Guen, le directeur commercial et directeur de la communication de la SATG - Téléphériques des Glaciers de la Meije. Les câbles sont désormais perchés à près de 30 mètres de la surface enneigée. Si le second téléski fonctionne toujours, les skieurs sont encordés et tractés derrière une dameuse pour parcourir les 450 mètres qui séparent l’arrivée du téléphérique et le départ du téléski. De type Pisten Bully, cette énorme machine consomme en moyenne 16 litres de gasoil à l’heure (et jusqu’à 22 litres pour certains modèles).
Sous nos yeux perplexes, 16 skieurs se laissent passivement tirer dans le sillage du six cylindres diesel, ignorant la valse tournante des pioches du téléski perchées juste au-dessus de leurs têtes. Le ronronnement assourdissant de l’énorme engin brise le calme du désert glacé.

 


Des skieurs sont tractés par une dameuse sur le glacier de la Girose à 3200 m d’altitude
le 20 février 2020 à La Grave-La Meije.
(photo © Matthieu Alexandre / inTERREviews)


La construction d’un troisième tronçon du téléphérique qui propulserait directement les amateurs de glisse jusqu’au sommet du Dôme de la Lauze est à l’étude pour une mise en service en 2022, selon la Mairie de La Grave. En évitant toute traversée à même le glacier, on peut espérer que le troisième tronçon diminuera l’impact écologique de l’exploitation par l’abandon des dameuses, qui deviendraient dès lors inutiles pour l’acheminement des skieurs ainsi que pour le damage des deux pistes du Dôme à 3600 mètres (obligatoire seulement lorsqu’il y a un téléski). Cela signerait un retour à la dimension sauvage de ce site exceptionnel que l’on ne peut que souhaiter.

En attendant, on peut s’interroger sur le choix qui a été fait initialement de l’utilisation, à cette altitude, de machines très polluantes.
Si l’on considère que la clientèle est un public sportif, amateur de ski hors-piste et amoureux présumé de la nature, comment alors, ne pas s’étonner que le parti pris en faveur d’une exploitation verte du site n’ait pas été privilégié depuis 15 ans ? D’autant plus si l’on tient compte de la conjoncture environnementale sous tension que l’on connait. De notre point de vue, nous faisons le pari que les free-riders sont prêts à s’équiper de peaux de phoques (synthétiques aujourd’hui !) et à pousser sur leurs bâtons, ou encore à déchausser pour parcourir, skis sur l’épaule, la centaine de mètres qui les séparent de leur Graal. Après tout, 3600 mètres, ça se mérite ! Damned !


 

Post Scriptum :  "Une seule remontée mécanique, pas de piste, pas de damage, pas de canon à neige ni de plan de déclenchement d’avalanche." Et pas de troisième tronçon : tel est le souhait des 316 signataires du manifeste du collectif La Grave Autrement, créé le 20 février 2020 et qui propose plutôt le projet d’une “station de ski de randonnée” et la préservation de ce site exceptionnel. 
 

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